jeudi 1 septembre 2011

Le cygne noir


Sur les ondes appesanties, flottait un nuage de cygnes clairs.
Ils laissaient un reflet d’argent dans leur sillage.
Vus de loin, ils semblaient une neige ondoyante.
Mais, un jour, ils aperçurent un cygne noir dont l’aspect étrange détruisait l’harmonie de leurs blancheurs assemblées.
Il avait un plumage de deuil et son bec était d’un rouge sanglant. 
Les cygnes s’épouvantèrent de leur singulier com­pagnon.
Leur terreur devint de la haine et ils assaillirent le cygne noir si furieusement qu’il faillit périr.

Et le cygne noir se dit : « Je suis las des cruautés de mes semblables qui ne sont pas mes pareils.
« Je suis las des inimitiés sournoises et des colères déclarées.
« Je fuirai à jamais dans les vastes solitudes.
« Je prendrai l’essor et je m’envolerai vers la mer.
« Je connaîtrai le goût des âcres brises du large et les voluptés de la tempête.
« Les ondes tumultueuses berceront mon sommeil, et je me reposerai dans l’orage.
« La foudre sera ma sœur mystérieuse, et le tonnerre, mon frère bien-aimé. »

Il prit l’essor et s’envola vers la mer.
La paix des fjords ne le retint pas, et il ne s’attarda point aux reflets irréels des arbres et de l’herbe dans l’eau ; il dédaigna l’immobilité austère des montagnes.
Il entendait bruire le rythme lointain des vagues… 
Mais, un jour, l’ouragan le surprit et l’abattit et lui brisa les ailes…
Le cygne noir comprit obscurément qu’il allait mourir sans avoir vu la mer…
Et pourtant, il sentait dans l’air l’odeur du large…
Le vent lui apportait un goût de sel et l’aphrodisiaque parfum des algues…
Ses ailes brisées se soulevèrent dans un dernier élan d’amour.
Et le vent charria son cadavre vers la mer.

jeudi 4 août 2011

Pour Une



Quelqu’un, je crois, se souviendra dans l’avenir de nous. Mon souci.
PSAPPHA


Dans l’avenir gris comme une aube incertaine,
Quelqu’un, je le crois, se souviendra de nous,
En voyant brûler sur l’ambre de la plaine           
 L’automne aux yeux roux. 

Un être parmi les êtres de la terre,
Ô ma Volupté ! se souviendra de nous,
Une femme, ayant à son front le mystère            
Violent et doux. 

Elle chérira l’embrun léger qui fume
Et les oliviers aussi beaux que la mer,
La fleur de la neige et la fleur de l’écume,            
Le soir et l’hiver. 

Attristant d’adieux les rives et les berges,
Sous les gravités d’un soleil obscurci,
Elle connaîtra l’amour sacré des vierges,            
Atthis, mon Souci.

mercredi 13 juillet 2011

En débarquant à Mytilène

Du fond de mon passé, je retourne vers toi,
Mytilène, à travers les siècles disparates,
T'apportant ma ferveur, ma jeunesse et ma foi,
Et mon amour, ainsi qu'un présent d'aromates,
Mytilène, à travers les siècles disparates,
Du fond de mon passé, je retourne vers toi.

Je retrouve tes flots, tes oliviers, tes vignes,
Et ton azur où je me fonds et me dissous,
Tes barques, et tes monts avec leurs nobles lignes,
Tes cigales aux cris exaspérés et fous,
Sous ton azur, où je me fonds et me dissous,
Je retrouve tes flots, tes oliviers, tes vignes.

Reçois dans tes vergers un couple féminin,
Île mélodieuse et propice aux caresses,
Parmi l'asiatique odeur du lourd jasmin,
Tu n'as point oublié Psappha ni ses maîtresses,
Ile mélodieuse et propice aux caresses,
Reçois dans tes vergers un couple féminin.

Lesbos aux flancs dorés, rends-nous notre âme antique,
Ressuscite pour nous les lyres et les voix,
Et les rires anciens, et l'ancienne musique
Qui rendit si poignants les baisers d'autrefois,
Toi qui gardes l'écho des lyres et des voix,
Lesbos aux flancs dorés, rends-nous notre âme antique,

Évoque les péplos ondoyant dans le soir,
Les lueurs blondes et rousses des chevelures,
La coupe d'or et les colliers et le miroir,
Et la fleur d'hyacinthe et les faibles murmures,
Évoque la clarté des belles chevelures
Et les légers péplos qui passaient, dans le soir,

Quand, disposant leurs corps sur tes lits d'algues sèches,
Les amantes jetaient des mots las et brisés,
Tu mêlais tes odeurs de roses et de pêches
Aux longs chuchotements qui suivent les baisers,
À notre tour, jetant des mots las et brisés,
Nous disposons nos corps sur tes lits d'algues sèches,

Mythilène, parure et splendeur de la mer, 
Comme elle versatile et comme elle éternelle,
Sois l'autel aujourd'hui des ivresses d'hier,
Puisque Psappha couchait avec une immortelle,
Accueille-nous avec bonté, pour l'amour d'elle,
Mytilène, parure et splendeur de la mer !

Vieillesse commençante

C'est en vain aujourd'hui que le songe me leurre. 
Me voici face à face inexorablement 
Avec l'inévitable et terrible moment : 
Affrontant le miroir trop vrai, mon âme pleure.

Tous les remèdes vains exaspèrent mon mal, 
Car nul ne me rendra la jeunesse ravie... 
J'ai trop porté le poids accablant de la vie 
Et sanglote aujourd'hui mon désespoir final.

Hier, que m'importaient la lutte et l'effort rude !
Mais aujourd'hui l'angoisse a fait taire ma voix.
Je sens mourir en moi mon âme d'autrefois, 
Et c'est la sombre horreur de la décrépitude !

Les Arbres

Dans l’azur de l’avril, dans le gris de l’automne,
Les arbres ont un charme inquiet et mouvant.
Le peuplier se ploie et se tord sous le vent,
Pareil aux corps de femme où le désir frissonne.
Sa grâce a des langueurs de chair qui s’abandonne,
Son feuillage murmure et frémit en rêvant,
Et s’incline, amoureux des roses du Levant.
Le tremble porte au front une pâle couronne.
Vêtu de clair de lune et de reflets d’argent,
S’effile le bouleau dont l’ivoire changeant
Projette des pâleurs aux ombres incertaines.
Les tilleuls ont l’odeur des âpres cheveux bruns,
Et des acacias aux verdures lointaines
Tombe divinement la neige des parfums.

J’ai l’âme lasse

J’ai l’âme lasse du destin
Et je ne veux plus voir le monde
Qu’à travers le voile divin
De tes pâles cheveux de blonde.
Sur mon front, haï des sommeils
Et que le délire importune,
Répands tes doux cheveux, pareils
A des rayons de clair de lune.
Puisque le passé pleure seul
Parmi les félicités brèves,
Fais de tes cheveux le linceul
Afin d’ensevelir mes rêves.

L’Automne

L’Automne s’exaspère ainsi qu’une Bacchante
Ivre du sang des fruits et du sang des baisers
Et dont on voit frémir les seins inapaisés...
L’Automne s’assombrit ainsi qu’une Bacchante
Au sortir des festins éclatants et qui chante
La moite lassitude et l’oubli des baisers.

Les yeux à demi clos, l’Automne se réveille
Et voit l’éclat perdu des clartés et des fleurs
Dont le soir appauvrit les anciennes couleurs...
Les yeux à demi clos, l’Automne se réveille :
Ses membres sont meurtris et son âme est pareille
A la coupe sans joie où s’effeuillent les fleurs.

Ayant bu l’amertume et la haine de vivre
Dans le flot triomphal des vignes de l’été,
Elle a connu le goût de la satiété.
L’amertume latente et la haine de vivre
Corrompent le festin dont le monde s’enivre,
Etendu sur le lit nuptial de l’été.

L’Automne, ouvrant ses mains d’appel et de faiblesse,
Se meurt du souvenir accablant de l’amour
Et n’ose en espérer l’impossible retour.
Sa chair de volupté, de langueur, de faiblesse,
Implore le venin de la bouche qui blesse
Et qui sait recueillir les sanglots de l’amour.

Le cœur à moitié mort, L’Automne se réveille
Et contemple l’amour à travers le passé...
Le feu vacille au fond de son regard lassé.
Dans son verger flétri l’Automne se réveille.
La vigne se dessèche et périt sur la treille,
Dans le lointain pâlit la rive du passé...