jeudi 1 septembre 2011

Le cygne noir


Sur les ondes appesanties, flottait un nuage de cygnes clairs.
Ils laissaient un reflet d’argent dans leur sillage.
Vus de loin, ils semblaient une neige ondoyante.
Mais, un jour, ils aperçurent un cygne noir dont l’aspect étrange détruisait l’harmonie de leurs blancheurs assemblées.
Il avait un plumage de deuil et son bec était d’un rouge sanglant. 
Les cygnes s’épouvantèrent de leur singulier com­pagnon.
Leur terreur devint de la haine et ils assaillirent le cygne noir si furieusement qu’il faillit périr.

Et le cygne noir se dit : « Je suis las des cruautés de mes semblables qui ne sont pas mes pareils.
« Je suis las des inimitiés sournoises et des colères déclarées.
« Je fuirai à jamais dans les vastes solitudes.
« Je prendrai l’essor et je m’envolerai vers la mer.
« Je connaîtrai le goût des âcres brises du large et les voluptés de la tempête.
« Les ondes tumultueuses berceront mon sommeil, et je me reposerai dans l’orage.
« La foudre sera ma sœur mystérieuse, et le tonnerre, mon frère bien-aimé. »

Il prit l’essor et s’envola vers la mer.
La paix des fjords ne le retint pas, et il ne s’attarda point aux reflets irréels des arbres et de l’herbe dans l’eau ; il dédaigna l’immobilité austère des montagnes.
Il entendait bruire le rythme lointain des vagues… 
Mais, un jour, l’ouragan le surprit et l’abattit et lui brisa les ailes…
Le cygne noir comprit obscurément qu’il allait mourir sans avoir vu la mer…
Et pourtant, il sentait dans l’air l’odeur du large…
Le vent lui apportait un goût de sel et l’aphrodisiaque parfum des algues…
Ses ailes brisées se soulevèrent dans un dernier élan d’amour.
Et le vent charria son cadavre vers la mer.

jeudi 4 août 2011

Pour Une



Quelqu’un, je crois, se souviendra dans l’avenir de nous. Mon souci.
PSAPPHA


Dans l’avenir gris comme une aube incertaine,
Quelqu’un, je le crois, se souviendra de nous,
En voyant brûler sur l’ambre de la plaine           
 L’automne aux yeux roux. 

Un être parmi les êtres de la terre,
Ô ma Volupté ! se souviendra de nous,
Une femme, ayant à son front le mystère            
Violent et doux. 

Elle chérira l’embrun léger qui fume
Et les oliviers aussi beaux que la mer,
La fleur de la neige et la fleur de l’écume,            
Le soir et l’hiver. 

Attristant d’adieux les rives et les berges,
Sous les gravités d’un soleil obscurci,
Elle connaîtra l’amour sacré des vierges,            
Atthis, mon Souci.

mercredi 13 juillet 2011

En débarquant à Mytilène

Du fond de mon passé, je retourne vers toi,
Mytilène, à travers les siècles disparates,
T'apportant ma ferveur, ma jeunesse et ma foi,
Et mon amour, ainsi qu'un présent d'aromates,
Mytilène, à travers les siècles disparates,
Du fond de mon passé, je retourne vers toi.

Je retrouve tes flots, tes oliviers, tes vignes,
Et ton azur où je me fonds et me dissous,
Tes barques, et tes monts avec leurs nobles lignes,
Tes cigales aux cris exaspérés et fous,
Sous ton azur, où je me fonds et me dissous,
Je retrouve tes flots, tes oliviers, tes vignes.

Reçois dans tes vergers un couple féminin,
Île mélodieuse et propice aux caresses,
Parmi l'asiatique odeur du lourd jasmin,
Tu n'as point oublié Psappha ni ses maîtresses,
Ile mélodieuse et propice aux caresses,
Reçois dans tes vergers un couple féminin.

Lesbos aux flancs dorés, rends-nous notre âme antique,
Ressuscite pour nous les lyres et les voix,
Et les rires anciens, et l'ancienne musique
Qui rendit si poignants les baisers d'autrefois,
Toi qui gardes l'écho des lyres et des voix,
Lesbos aux flancs dorés, rends-nous notre âme antique,

Évoque les péplos ondoyant dans le soir,
Les lueurs blondes et rousses des chevelures,
La coupe d'or et les colliers et le miroir,
Et la fleur d'hyacinthe et les faibles murmures,
Évoque la clarté des belles chevelures
Et les légers péplos qui passaient, dans le soir,

Quand, disposant leurs corps sur tes lits d'algues sèches,
Les amantes jetaient des mots las et brisés,
Tu mêlais tes odeurs de roses et de pêches
Aux longs chuchotements qui suivent les baisers,
À notre tour, jetant des mots las et brisés,
Nous disposons nos corps sur tes lits d'algues sèches,

Mythilène, parure et splendeur de la mer, 
Comme elle versatile et comme elle éternelle,
Sois l'autel aujourd'hui des ivresses d'hier,
Puisque Psappha couchait avec une immortelle,
Accueille-nous avec bonté, pour l'amour d'elle,
Mytilène, parure et splendeur de la mer !

Vieillesse commençante

C'est en vain aujourd'hui que le songe me leurre. 
Me voici face à face inexorablement 
Avec l'inévitable et terrible moment : 
Affrontant le miroir trop vrai, mon âme pleure.

Tous les remèdes vains exaspèrent mon mal, 
Car nul ne me rendra la jeunesse ravie... 
J'ai trop porté le poids accablant de la vie 
Et sanglote aujourd'hui mon désespoir final.

Hier, que m'importaient la lutte et l'effort rude !
Mais aujourd'hui l'angoisse a fait taire ma voix.
Je sens mourir en moi mon âme d'autrefois, 
Et c'est la sombre horreur de la décrépitude !

Les Arbres

Dans l’azur de l’avril, dans le gris de l’automne,
Les arbres ont un charme inquiet et mouvant.
Le peuplier se ploie et se tord sous le vent,
Pareil aux corps de femme où le désir frissonne.
Sa grâce a des langueurs de chair qui s’abandonne,
Son feuillage murmure et frémit en rêvant,
Et s’incline, amoureux des roses du Levant.
Le tremble porte au front une pâle couronne.
Vêtu de clair de lune et de reflets d’argent,
S’effile le bouleau dont l’ivoire changeant
Projette des pâleurs aux ombres incertaines.
Les tilleuls ont l’odeur des âpres cheveux bruns,
Et des acacias aux verdures lointaines
Tombe divinement la neige des parfums.

J’ai l’âme lasse

J’ai l’âme lasse du destin
Et je ne veux plus voir le monde
Qu’à travers le voile divin
De tes pâles cheveux de blonde.
Sur mon front, haï des sommeils
Et que le délire importune,
Répands tes doux cheveux, pareils
A des rayons de clair de lune.
Puisque le passé pleure seul
Parmi les félicités brèves,
Fais de tes cheveux le linceul
Afin d’ensevelir mes rêves.

L’Automne

L’Automne s’exaspère ainsi qu’une Bacchante
Ivre du sang des fruits et du sang des baisers
Et dont on voit frémir les seins inapaisés...
L’Automne s’assombrit ainsi qu’une Bacchante
Au sortir des festins éclatants et qui chante
La moite lassitude et l’oubli des baisers.

Les yeux à demi clos, l’Automne se réveille
Et voit l’éclat perdu des clartés et des fleurs
Dont le soir appauvrit les anciennes couleurs...
Les yeux à demi clos, l’Automne se réveille :
Ses membres sont meurtris et son âme est pareille
A la coupe sans joie où s’effeuillent les fleurs.

Ayant bu l’amertume et la haine de vivre
Dans le flot triomphal des vignes de l’été,
Elle a connu le goût de la satiété.
L’amertume latente et la haine de vivre
Corrompent le festin dont le monde s’enivre,
Etendu sur le lit nuptial de l’été.

L’Automne, ouvrant ses mains d’appel et de faiblesse,
Se meurt du souvenir accablant de l’amour
Et n’ose en espérer l’impossible retour.
Sa chair de volupté, de langueur, de faiblesse,
Implore le venin de la bouche qui blesse
Et qui sait recueillir les sanglots de l’amour.

Le cœur à moitié mort, L’Automne se réveille
Et contemple l’amour à travers le passé...
Le feu vacille au fond de son regard lassé.
Dans son verger flétri l’Automne se réveille.
La vigne se dessèche et périt sur la treille,
Dans le lointain pâlit la rive du passé...

Mon Paradis

Mon Paradis est un doux pré de violettes
Où le chant régnera sur des âmes muettes.
Mon Ciel est un beau chant parmi les violettes.

Mon Ciel est la très calme éternité du soir
Où le regard se fait plus profond pour mieux voir
Et c’est l’Éternité dans le ciel d’un beau soir…

Mon Paradis est une éternelle musique.
Qui s’exhale divine allégresse rythmique…
Mon Paradis est le règne de la musique…

Car ce sera, là-haut, le triomphe du chant,
Le règne de la paix dans le Ciel du couchant,
Où rien ne survit plus que l’amour et le chant

Terreur du mensonge

Oui, j’endure aujourd’hui le pire des tourments,
Tu m’as menti… Tu m’as trompé… Et tu me mens !…

Mensonge caressant qui glisse de ta bouche !
Ô serment que l’on croit, ô parole qui touche !

Ô multiples douleurs qui s’abattent sur vous
Ainsi qu’un petit vent pluvieusement doux !…

Comme un lilas ne peut devenir asphodèle,
Jamais tu ne seras ni franche ni fidèle.

Tu seras celle-là qui se dérobe et fuit
Plus sinueusement qu’un démon dans la nuit.

Ô toi que j’aime encor ! L’horreur de ton mensonge
Est dans mon cœur amer… Il me mord, il me ronge…

Je suis lasse d’avoir suivi les noirs chemins…
Col frêle qu’on voudrait prendre entre ses deux mains !

Émerveillement

Avec l’étonnement de mes regards, je vis
Le chœur des beaux rayons de lune aux tons bleuis.

Et mes regards étaient stupéfaits et ravis…
Avec mes yeux ouverts grandement je les vis.

C’est pourquoi maintes fois, au hasard d’une veille,
Ouvert sur l’infini, mon regard s’émerveille.

Les Roses sont entrées

Ma brune aux yeux dorés, ton corps d’ivoire et d’ambre
A laissé des reflets lumineux dans la chambre

Au-dessus du jardin.

Le ciel clair de minuit, sous mes paupières closes,
Rayonne encor… Je suis ivre de tant de roses
Plus rouges que le vin.

Délaissant leur jardin, les roses m’ont suivie…
Je bois leur souffle bref, je respire leur vie.
Toutes, elles sont là.

C’est le miracle… Les étoiles sont entrées,
Hâtives, à travers les vitres éventrées
Dont l’or fondu coula.

Maintenant, parmi les roses et les étoiles,
Te voici dans ma chambre, abandonnant tes voiles,
Et ta nudité luit.

Sur mes yeux s’est posé ton regard indicible…
Sans astres et sans fleurs, je rêve l’impossible
Dans le froid de la nuit.

Sois Femme…

Très chère, sois plus femme encore, si tu veux
Me plaire davantage et sois faible et sois tendre,
Mêle avec art les fleurs qui parent tes cheveux,
Et sache t’incliner au balcon pour attendre.

Ce qu’il est de plus grave en un monde futile,
C’est d’être belle et c’est de plaire aux yeux surpris,
D’être la cime pure, et l’oasis, et l’île,
Et la vague musique au langage incompris.

Qu’un changeant univers se transforme en ta face,
Que ta robe s’allie à la couleur du jour,
Et choisis tes parfums avec un art sagace,
Puisqu’un léger parfum sait attirer l’amour.


Immobile au milieu des jours, sois attentive
Comme si tu suivais les méandres d’un chant,
Allonge ta paresses à l’ombre d’une rive,
Etre sous les cyprès à l’ombre du couchant.

Sois lointaine, sois la Présence des ruines
Dans les palais détruits où frissonne l’hiver,
Dans les temples croulants aux ombres sibyllines,
Et souffre de la mort du soleil et de la mort.

Comme une dont on hait la race et qu’on exile,
Sois faible et parle bas, et marche avec lenteur.
Expire chaque soir avec le jour fébrile,
Agonise d’un bruit et meurs d’une senteur.

Etant ainsi ce que mon rêve t’aurait faite,
Reçois de mon amour un hommage fervent,
O toi qui sais combien le ciel est décevant

Aux curiosités fébriles du poète!

Et je retrouverai dans ton unique voix,
    Dans le rayonnement de ton visage unique,
    Toute l’ancienne pompe et l’ancienne musique
    Et le tragique amour des reines d’autrefois.

    Tes beaux cheveux seront mon royal diadème,
    Mes sirènes d’hier chanteront dans ta voix.
    Tu seras tout ce que j’adorais autrefois,
    Toi seule incarneras l’amour divers que j’aime.

Pendant qu’elle dormait

Vous avez entr’ouvert vos lèvres cette nuit
Et j’ai cru que c’était pour des paroles basses,
Mais vous avez laissé retomber vos mains lasses…

Vous avez soupiré, c’était à peine un bruit.

Moi je vous regardais, je regardais cet ambre
Rouge et or profond que sont vous doux cheveux…
Je tenais dans mes mains le plus cher de mes vœux,
L’Amour lui-même était présent dans notre chambre.

Je ne m’endormirais plus pour voir votre sommeil
Semblable au rocher calme où le vent dur s’émousse…
Dans l’émerveillement d’une nuit aussi douce,
J’ai cru que jamais ne renaîtrait le soleil.

Jamais parlé, mais vous vous êtes retournée,
Car le sommeil s’était emparé de vos yeux,
Vous dormiez, bienheureuse à la façon des Dieux,
Et vous ne m’aimiez plus… j’étais abandonnée…

Revenue

Voici, je t’ai reprise et je t’ai reconquise…
J’attendais ici, pour le fêter, ton retour…
Que tu parais exquise, en ce fauteuil assise !
Je t’aime mieux qu’au jour premier de notre amour.

Tu n’as pas su comprendre et j’ai paru moins tendre.
Ce fut l’éloignement de moi, de ton amant !
Je suis lasse d’attendre et je viens te reprendre,
Et c’est l’enivrement de l’unique moment.

Irréelle et suprême à l’égal d’un poème,
La splendeur du revoir a dépassé l’espoir…
Et te voici toi-même, ô la femme que j’aime !
Et tu reviens t’asseoir près de moi dans le soir…

Pour l’une, en songeant à l’autre

Je vous admire et je vous sais indiscutable
Autant qu’une statue en face de la mer.
Vos regards ont ce bleu périlleux qui m’est cher,
Vos cheveux d’or brûlé sont plus doux que le sable.

Vous éclatez ainsi qu’un hymne triomphal.
L’eurythmie elle-même a décidé vos poses.
J’aime, pour vos cheveux, ces rubis et ces roses
Rouges, pour votre corps ce lourd manteau ducal.

Maintes et maintes fois, relisant votre face,
Je vous admire, ainsi qu’un poème éternel.
Vous êtes évidente à la façon du ciel,
Gloire de votre terre et fleur de votre race.

Oui, vous êtes pareille, avec la cruauté
De vos regards d’azur, de vos hanches profondes,
A celle qui posa ses pieds nus sur les ondes,
Et je célèbre en vous l’implacable beauté.

Vous êtes despotique, invincible, éternelle,
Et vos caprices ont l’autorité du vent.

Jamais nul ne dira trop haut ni trop souvent :
Elle est belle ! Car vous êtes belle, très belle.

Je vous sais belle ainsi. Pourquoi faut-il alors,
O parfaite ! qu’auprès de vous je me souvienne
D’un visage blêmi comme une image ancienne,
Et de pâles cheveux sans rayons et sans ors ?

Pourquoi faut-il que ce chant d’éloges alterne
Avec un long sanglot sur le mode mineur,
Qui célèbre sans fin – ainsi le veut mon cœur –
Les yeux moins lumineux, la chevelure terne ?

Mes jours auprès de vous sont plus clairs et meilleurs.
Vous n’avez jamais eu le geste qui repousse,
Et vous êtes plus belle et vous êtes plus douce…
Pourquoi faut-il qu’on aime ailleurs ? Toujours ailleurs ?

Chanson pour Elle

L’orgueil, endolori s’obstine
A travestir ton coeur lassé,
Ténébreux comme la morphine
Et le mystère du passé.

Tu récites les beaux mensonges
Comme on récite les beaux vers.
L’ombre répand de mauvais songes
Sur tes yeux d’archange pervers.

Tes joyaux sont des orchidées
Qui se fanent sous tes regards
Et les miroitantes idées
Plus hypocrites que les fards.

Tes prunelles inextinguibles
Bravent la flamme et le soleil...
Et les Présences Invisibles
Rôdent autour de ton sommeil.

Présence

Ta présence me donne une heure de jeunesse,
Il me semble que mon mal se ralentit, puis cesse,
Car c’est toi mon bonheur et c’est toi ma jeunesse !

Ô parfum de ta robe ! Ô fraîcheur de ton front !
Jamais les cruels temps futurs n’obscurciront
Cette douce clarté de tes yeux, de ton front !

Tu m’apportes ta voix, ta présence et ton rire,
Et je t’attends, je te contemple, et je t’admire.

En moi rayonne encor la splendeur de ton rire !

Sous le rayonnement solaire de tes yeux,
Ô jeune et belle autant que le furent les dieux !
Il me semble oublier mon cœur qui se fait vieux !

mardi 12 juillet 2011

Désir

Elle est lasse, après tant d’épuisantes luxures.
Le parfum émané de ses membres meurtris
Est plein du souvenir des lentes meurtrissures.
La débauche a creusé ses yeux bleus assombris.

Et la fièvre des nuits avidement rêvées
Rend plus pâles encor ses pâles cheveux blonds.
Ses attitudes ont des langueurs énervées.
Mais voici que l’Amante aux cruels ongles longs

Soudain la ressaisit, et l’étreint, et l’embrasse
D’une ardeur si sauvage et si douce à la fois,
Que le beau corps brisé s’offre, en demandant grâce,
Dans un râle d’amour, de désirs et d’effrois.

Et le sanglot qui monte avec monotonie,
S’exaspérant enfin de trop de volupté,
Hurle comme l’on hurle aux moments d’agonie,
Sans espoir d’attendrir l’immense surdité.

Puis, l’atroce silence, et l’horreur qu’il apporte,
Le brusque étouffement de la plaintive voix,
Et sur le cou, pareil à quelque tige morte,
Blêmit la marque verte et sinistre des doigts.

Réconciliées


Mon éternel amour, te voici revenue.
Voici contre ma chair, ta chair brûlante et nue.

Et je t’aime, et j’ai tout pardonné, tout compris;
Tu m’as enfin rendu ce que tu m’avais pris.

J’oublie en tes doux bras qu’il fut des jours haïs,
Que tu m’abandonnas et que tu me trahis.

Qu’importe si jadis le caprice des heures
Sut t’entraîner vers les amours inférieures?

Qu’importe un être vil? Son nom soit effacé!…
Je ne me souviens plus de ce mauvais passé.

Je ne me souviens plus que de ta face pâle
Lorsque tu fis le don suprême, dans un râle…

Et voici, comme hier, ton corps entre mes bras.
Ordonne, je ferai tout ce que tu voudras.

Comment ne point bannir toute ancienne querelle
Et ne point pardonner, en te voyant si belle?

Comment ne pas t’étreindre et ne pas abolir
Le souci, l’amertume et le long souvenir,

Et n’aimer point la nuit qui voit nos chairs liées,
Et mourantes d’amour et réconciliées?…

lundi 11 juillet 2011

Dans un chemin de violettes

Dans l’air la merveilleuse odeur de violettes,
Nos doigts entrelacés et nos lèvres muettes.


Les rosiers roux ont la couleur de tes cheveux
Et nos cœurs sont pareils… Je veux ce que tu veux.

Tout le jardin autour de nous, ma bien-aimée,
Et la brise embaumant ta face parfumée.

Nulle n’a la splendeur de tes cheveux flottants
Ni le charme de ton sourire, ô mon printemps !

De tout mon cœur avide et chantant je te loue.
Nulle n’a le contour précieux de ta joue,

Nulle n’a ce regard incertain qui me plaît,
Mêlé de gris aigu, de vert, de violet.

Dans l’énorme univers nulle ne te ressemble,
C’est pourquoi près de toi mon désir brûle et tremble.

Je le sais, ton regard n’a pas de loyauté
Et ta bouche a menti… Que j’aime ta beauté !

Règne sur moi toujours, préférée et suprême…
Que tes plus petits pas sont charmants… Que je t’aime !

La Lune consolatrice

Et voici que mon cœur s’épanouit et rit…
Moi qui longtemps souffris, me voici consolée
Par ce noir violet d’une nuit étoilée,
Moi qui ne savais point que la lune guérit !

Moi qui ne savais point que la lune console
De tout le chagrin lourd, de toute la rancœur !
Sa consolation illumine le cœur
D’un rayon éloquent autant qu’une parole.

Et d’un rayon furtif comme un furtif bienfait
Elle se glisse au fond torturé de mon âme,
Elle se glisse avec une douceur de femme.
Et c’est insinuant comme un obscur bienfait.

Comme un obscur bienfait s’insinue, elle glisse…
Tout le ciel émergeant de l’ombre est radieux.
Éternellement chère à mon cœur, à mes yeux,
Sois louée à jamais, Lune consolatrice !

dimanche 10 juillet 2011

Devant la mort d’une amie véritablement aimée

Ils me disent, tandis que je sanglote encore :
« Dans l’ombre du sépulcre où sa grâce pâlit,

Elle goûte la paix passagère du lit,

Les ténèbres au front, et dans les yeux l’aurore.



« Mais elle a la splendeur de l’Esprit délivré,

Rêve, haleine, harmonie, éclat, parfum, lumière !
Le cercueil ne la peut contenir tout entière,

Ni le sol de chair morte et de pleurs enivré.



« Les larmes d’or du cierge et le cri du cantique,

Les lys fanés, ne sont qu’un symbole menteur :

Dans une aube d’avril qui vient avec lenteur,

Elle refleurira, violette mystique. »



Moi, j’écoute parmi les temples de la mort

Et sens monter vers moi la chaleur de la terre.

Cette accablante odeur recèle le mystère

De l’ombre où l’on repose et du lit où l’on dort.



J’écoute, mais le vent des espaces emporte

L’audacieux espoir des infinis sereins.

Je sais qu’elle n’est plus dans l’heure que j’étreins,

L’heure unique et certaine, et moi, je la crois morte.

Vous pour qui j’écrivis

Vous pour qui j’écrivis, ô belles jeunes femmes !
Vous que, seules, j’aimais, relirez-vous mes vers
Par les futurs matins neigeant sur l’univers,
Et par les soirs futurs de roses et de flammes ?

Songerez-vous, parmi le désordre charmant
De vos cheveux épars, de vos robes défaites :
« Cette femme, à travers les sanglots et les fêtes,
A porté ses regards et ses lèvres d’amant. »

Pâles et respirant votre chair embaumée,
Dans l’évocation magique de la nuit,
Direz-vous : « Cette femme eut l’ardeur qui me fuit…
Que n’est-elle vivante ! Elle m’aurait aimée… »

vendredi 8 juillet 2011

Regard en arrière

J’admirais autrefois les splendides vainqueurs
Vers qui monte la flamme extatique des cœurs.

Mais je n’aime aujourd’hui que les vaincues très calmes
Dont le sang fier ternit la verdure des palmes.

Moi qui compte à pas lents le chemin du retour,

J’aimais hier la gloire évidente du jour.

Mais je sers aujourd’hui la nuit, ma souveraine,
Qui seule inspire une âme orgueilleuse et sereine.

Parmi le peuple, hier encor je contemplais
D’un regard ébahi le fronton des palais.

Je n’aime maintenant que les grandes ruines
Où tardent, en pleurant, les présences divines.

Je me tais, je m’enfuis et d’un geste lassé
Je drape sur mon cœur la pourpre du passé.

Qu’un hasard guide enfin mon désespoir tranquille

Vers l’eau d’une oasis ou les berges d’une île,

Où je puisse dormir, mon voyage accompli,
Dans la sécurité profonde de l’oubli.

Ton âme

Pour une amie solitaire et triste.


Ton âme, c’est la chose exquise et parfumée
Qui s’ouvre avec lenteur, en silence, en tremblant,
Et qui, pleine d’amour, s’étonne d’être aimée.
Ton âme, c’est le lys, le lys divin et blanc.
Comme un souffle des bois remplis de violettes,
Ton souffle rafraîchit le front du désespoir,
Et l’on apprend de toi les bravoures muettes.
Ton âme est le poème, et le chant, et le soir.
Ton âme est la fraîcheur, ton âme est la rosée,
Ton âme est ce regard bienveillant du matin
Qui ranime d’un mot l’espérance brisée...
Ton âme est la pitié finale du destin.

Invocation

Les yeux tournés sans fin vers les splendeurs éteintes,
Nous évoquons l’effroi, l’angoisse et le tourment
De te baisers, plus doux que le miel d’hyacinthes,
Amante qui versas impérieusement,
Comme on verse le nard et le baume et la myrrhe,
Devant l’Aphrodita, Maîtresse de l’Erôs,
L’orage et l’éclair de ta lyre,
O Psappha de Lesbôs !

Les siècles attentifs se penchent pour entendre
Les lambeaux de tes chants. Ton visage est pareil
A des roses d’hiver recouvertes de cendre,
Et ton lit nuptial ignore le soleil.
Ta chevelure ondoie au reflux des marées
Comme l’algue marine et les sombres coraux,
Et tes lèvres désespérées
Boivent la paix des eaux.

Que t’importe l’éloge éloquent des Poètes,
A Toi dont le front large est las d’éternités ?
Que t’importent l’écho des strophes inquiètes,
Les éblouissements et les sonorités ?
La musique des flots a rempli ton oreille,
Ce remous de la mer qui murmure à ses morts
Des mots dont le rythme ensommeille
Tels de graves accords.

O parfum de Paphôs ! ô Poète ! ô Prêtresse !
Apprends-nous le secret des divines douleurs,
Apprends-nous les soupirs, l’implacable caresse
Où pleure le plaisir, flétri parmi les fleurs !
O langueurs de Lesbôs ! Charme de Mytilène !
Apprends-nous le vers d’or que ton râle étouffa,
De ton harmonieuse haleine

Inspires-nous, Psappha !

mercredi 6 juillet 2011

Attente

En cette chambre où meurt un souvenir d’aveux,
L’odeur de nos jasmins d’hier s’est égarée…
Pour toi seule je me suis vêtue et parée,
Et pour toi seule j’ai dénoué mes cheveux.

J’ai choisi des joyaux… Ont-ils l’heur de te plaire ?
Dans mon cœur anxieux quelque chose s’est tu…
Comment t’apparaîtrai-je et que me diras-tu,
Amie, en franchissant mon seuil crépusculaire ?

Des violettes et des algues vont pleuvoir
A travers le vitrail violet et vert tendre…
Je savoure l’angoisse idéale d’attendre
Le bonheur qui ne vient qu’à l’approche du soir.

En silence, j’attends l’heure que j’ai rêvée…
La nuit passe, traînant son manteau sombre et clair…
Mon âme illimitée est éparse dans l’air…
Il fait tiède et voici : la lune s’est levée.

mardi 5 juillet 2011

Pour une

Quelqu’un, je crois, se souviendra dans
                    L’avenir de nous.
                    Mon souci.
                    Psappha

Dans l’avenir gris comme une aube incertaine,
Quelqu’un, je le crois, se souviendra de nous,
En voyant brûler sur l’ambre de la plaine
L’automne aux yeux roux.

Un être parmi les êtres de la terre,
O ma Volupté ! se souviendra de nous,
Une femme, ayant à son front le mystère
Violent et doux.

Elle chérira l’embrun léger qui fume
Et les oliviers aussi beaux que la mer,

La fleur de la neige et la fleur de l’écume,
Le soir et l’hiver.

Attristant d’adieux les rives et les berges,
Sous les gravités d’un soleil obscurci,
Elle connaîtra l’amour sacré des vierges,
        Atthis, mon Souci.

Nous nous sommes assises

Ma douce, nous étions comme deux exilées,
Et nous portions en nous nos âmes désolées.

L’air de l’aurore était plus lancinant qu’un mal…
Nul ne savait parler le langage natal…

Alors que nous errions parmi les étrangères,
Les odeurs du matin ne semblaient plus légères.

…Lorsque tu te levas sur moi, tel un espoir,
Ta robe triste était de la couleur du soir.

Voyant tomber la nuit, nous nous sommes assises,
Pour sentir la fraîcheur amical des bises.

Puisque nous n’étions plus seules dans l’univers,
Nous goûtions avec plus de langueur les beaux vers.

Chère, nous hésitions, sans oser croire encore,
Et je te dis : « Le soir est plus beau que l’aurore. »

Tu me donnas ton front, tu me donnas tes mains,
Et je ne craignis plus les mauvais lendemains.

Les couleurs éteignaient leurs splendide insolence ;
Nulle voix ne venait troubler notre silence…

J’oubliai les maisons et leur mauvais accueil…
Le couchant empourprait mes vêtements de deuil.

Et je te dis, fermant tes paupières mi-closes :
« Les violettes sont plus belles que les roses. »

Les ténèbres gagnaient l’horizon, flot à flot…
Ce fut autour de nous l’harmonieux sanglot…

Une langueur noyait la cité forte et rude,
Nous savourions ainsi l’heure en sa plénitude.

La mort lente effaçait la lumière et le bruit…
Je connus le visage auguste de la nuit.

Et tu laissas glisser à tes pieds nus tes voiles…
Ton corps m’apparut, plus noble sous les étoiles.

C’était l’apaisement, le repos, le retour…
Et je te dis : « Voici le comble de l’amour… »


Jadis, portant en nous nos âmes désolées,
Ma Douce, nous étions comme deux exilées…

lundi 4 juillet 2011

After Glow

Je poursuis mon chemin vers le havre inconnu.
Les Femmes de Désir ont blessé mon cœur nu.

Dans la perversité de leur inquiétude
Elles ont outragé ma calme solitude.

Elles n’ont respecté ni l’ordre ni la loi
Que j’observais, avec un très exact effroi.

Obéissant au cri de leurs aigres colères,
Elles ont arraché mes prunelles trop claires.

Et, voyant que j’étais debout en mon orgueil,
Elles ont déchiré mes vêtements de deuil

**

Entrelaçant pour moi les lys de la vallée,
Les Femmes de Douceur m’ont enfin consolée.

Elles m’ont rapporté la ferveur et l’espoir
Dans leur robe, pareille à la robe du soir.

Je sens mourir en moi la tristesse et la haine,
En écoutant leur voix murmurante et lointaine.

Voyant planer sur moi l’azur des jours meilleurs,
Je les suivrai, j’irai selon leurs vœux, ailleurs.

Puisque ces femmes-là sont la rançon des autres,
Quels jours dorés et quels soirs divins seront nôtres !…

À l’Amie

Dans tes yeux les clartés trop brutales s’émoussent.
Ton front lisse, pareil à l’éclatant vélin
Que l’écarlate et l’or de l’image éclaboussent,
Brûle de reflets roux ton regard opalin.
Ton visage a pour moi le charme des fleurs mortes,
Et le souffle appauvri des lys que tu m’apportes
Monte vers les langueurs du soleil au déclin.

Fuyons, Sérénité de mes heures meurtries,
Au fond du crépuscule infructueux et las.
Dans l’enveloppement des vapeurs attendries,
Dans le soir fraternel, je te dirai très bas
Ce que fut la beauté de la Maîtresse unique...
Ah ! cet âpre parfum, cette amère musique
Des bonheurs accablés qui ne reviendront pas !

Ainsi nous troublerons longtemps la paix des cendres.
Je te dirai des mots de passion, et toi,
Le rêve ailleurs et les yeux lointainement tendres,
Tu suivras ton passé de souffrance et d’effroi.
Ta voix aura le chant des lentes litanies
Où sanglote l’écho des plaintes infinies,
Et ton âme, l’essor douloureux de la Foi.

vendredi 1 juillet 2011

Elle règne

Le soir était plus doux que l'ombre d'une fleur.

J'entrai dans l'ombre ainsi qu'en un parfait asile.


La voix, récompensant mon attente docile,

Me chuchota: "Vois le palais de la douleur".



Mes yeux las s'enchantaient du violet, couleur

Unique car le noir dominait. Immobile

La douleur demeurait assise, très tranquille.

J'admirais l'unité de sa grande pâleur.



Mon coeur se resserait dans un étau funeste,

Et j'allais m'éloigner, lorsqu'elle me dit : reste,

Aussitôt j'entendis prolonger un sanglot.



Dans la salle du trône, un clair de lune blême

Envahissait la nuit, comme un rocher le flot,

Et la Douleur régnait, implacable et suprême.

Aveu dans le silence

Dans l’orage secret, dans le désordre extrême
Je n’ose m’avouer à moi-même que j’aime !
Cela m’est trop cruel, trop terrible… Mais j’aime !

Pourquoi je l’aime ainsi ? L’éclat de ses cheveux…
Sa bouche… Son regard !… Ce qu’elle veut, je veux.
Je ne vis que de la clarté de ses cheveux…

Et je ne vis que du rayon de ce sourire
Qui m’attendrit, et que j’appelle et je désire…
O miracle de ce miraculeux sourire !…

Sa robe a des plis doux qui chantent… Et ses yeux
Gris-verts ont un regard presque… miraculeux…
J’adore ses cheveux et son front et ses yeux…

Elle ne saura point, jamais, combien je l’aime
Cependant ! Car jamais ma jalousie extrême
Ne lui laissera voir, jamais, combien je l’aime !

Sommeil

Ô Sommeil, ô Mort tiède, ô musique muette ! 
Ton visage s'incline éternellement las, 
Et le songe fleurit à l'ombre de tes pas, 
Ainsi qu'une nocturne et sombre violette.

Les parfums affaiblis et les astres décrus 
Revivent dans tes mains aux pâles transparences 
Évocateur d'espoirs et vainqueur de souffrances
Qui nous rends la beauté des êtres disparus.

Je t'aime d'être faible

Je t'aime d'être faible et câline en mes bras
Et de chercher le sûr refuge de mes bras 
Ainsi qu'un berceau tiède où tu reposeras.

Je t'aime d'être rousse et pareille à l'automne, 
Frêle image de la Déesse de l'automne 
Que le soleil couchant illumine et couronne.

Je t'aime d'être lente et de marcher sans bruit 
Et de parler très bas et de haïr le bruit, 
Comme l'on fait dans la présence de la nuit.

Et je t'aime surtout d'être pâle et mourante, 
Et de gémir avec des sanglots de mourante, 
Dans le cruel plaisir qui s'acharne et tourmente.

Je t'aime d'être, ô soeur des reines de jadis,
Exilée au milieu des splendeurs de jadis,
Plus blanche qu'un reflet de lune sur un lys...

Je t'aime de ne point t'émouvoir, lorsque blême
Et tremblante je ne puis cacher mon front blême,
Ô toi qui ne sauras jamais combien je t'aime !

jeudi 30 juin 2011

A la femme aimée

Lorsque tu vins, à pas réfléchis, dans la brume,
Le ciel mêlait aux ors le cristal et l’airain.
Ton corps se devinait, ondoiement incertain,
Plus souple que la vague et plus frais que l’écume.
Le soir d’été semblait un rêve oriental
De rose et de santal.

Je tremblais. De longs lys religieux et blêmes
Se mouraient dans tes mains, comme des cierges froids.
Leurs parfums expirants s’échappaient de tes doigts
En le souffle pâmé des angoisses suprêmes.
De tes clairs vêtements s’exhalaient tour à tour
L’agonie et l’amour.

Je sentis frissonner sur mes lèvres muettes
La douceur et l’effroi de ton premier baiser.
Sous tes pas, j’entendis les lyres se briser
En criant vers le ciel l’ennui fier des poètes
Parmi des flots de sons languissamment décrus,
Blonde, tu m’apparus.

Et l’esprit assoiffé d’éternel, d’impossible,
D’infini, je voulus moduler largement
Un hymne de magie et d’émerveillement.
Mais la strophe monta bégayante et pénible,
Reflet naïf, écho puéril, vol heurté,
Vers ta Divinité. 

La dame à la louve


Je ne sais pourquoi j’entrepris de faire la cour à cette femme. Elle n’était ni belle, ni jolie, ni même agréable. Et moi, (je le dis sans fatuité, mesdames,) on a bien voulu quelquefois ne pas me trouver indifférent. Ce n’est pas que je sois extraordinairement doué par la Nature au physique ni au moral : mais enfin, tel que je suis, — l’avouerai-je ? — j’ai été très gâté par le sexe. Oh ! rassurez-vous, je ne vais pas vous infliger un vaniteux récit de mes conquêtes. Je suis un modeste. Au surplus, il ne s’agit point de moi en l’occurrence. Il s’agit de cette femme, ou plutôt de cette jeune fille, enfin de cette Anglaise dont le curieux visage m’a plu pendant une heure.
C’était un être bizarre. Lorsque je m’approchai d’elle pour la première fois, une grande bête dormait dans les plis traînants de sa jupe. J’avais aux lèvres ces paroles aimablement banales qui facilitent les relations entre étrangers. Les mots ne sont rien en pareil cas, — l’art de les prononcer est tout…
Mais la grande bête, dressant le museau, grogna d’une manière sinistre, au moment même où j’abordai l’intéressante inconnue.
Malgré moi, je reculai d’un pas.
« Vous avez là un chien bien méchant, mademoiselle, » observai-je.
« C’est une louve, » répondit-elle avec quelque sécheresse. « Et, comme elle a parfois des aversions aussi violentes qu’inexplicables, je crois que vous feriez bien de vous éloigner un peu. »
D’un appel sévère elle fit taire la louve : « Helga ! »
Je battis en retraite, légèrement humilié. C’était là une sotte histoire, avouez-le. Je ne connais point la peur, mais je hais le ridicule. L’incident m’ennuyait d’autant plus que j’avais cru surprendre dans les yeux de la jeune fille une lueur de sympathie. Je lui plaisais certainement quelque peu. Elle devait être aussi dépitée que moi de ce contre-temps regrettable. Quelle pitié ! Une conversation dont le début promettait si bien !…
Je ne sais pourquoi l’affreux animal cessa plus tard ses manifestations hostiles. Je pus approcher sans crainte de sa maîtresse. Jamais je n’ai vu de visage aussi étrange. Sous ses lourds cheveux d’un blond à la fois ardent et terne, pareils à des cendres rousses, blêmissait la pâleur grise du teint. Le corps émacié avait la délicatesse fine et frêle d’un beau squelette. (Nous sommes tous un peu artistes à Paris, voyez-vous.) Cette femme dégageait une impression d’orgueil rude et solitaire, de fuite et de recul furieux. Ses yeux jaunes ressemblaient à ceux de sa louve. Ils avaient le même regard d’hostilité sournoise. Ses pas étaient tellement silencieux qu’ils en devenaient inquiétants. Jamais on n’a marché avec si peu de bruit. Elle était vêtue d’une étoffe épaisse, qui ressemblait à une fourrure. Elle n’était ni belle, ni jolie, ni charmante. Mais, enfin, c’était la seule femme qui fût à bord.
Je lui fis donc la cour. J’observai les règles les plus solidement étayées sur une expérience déjà longue. Elle eut l’habileté de ne point me laisser voir le plaisir profond que lui causaient mes avances. Elle sut même conserver à ses yeux jaunes leur habituelle expression défiante. Admirable exemple de ruse féminine ! Cette manœuvre eut pour unique résultat de m’attirer plus violemment vers elle. Les longues résistances vous font quelquefois l’effet d’une agréable surprise, et rendent la victoire plus éclatante… Vous ne me contredirez pas sur ce point, n’est-ce pas, messieurs ? Nous avons tous à peu près les mêmes sentiments. Il y a entre nous une fraternité d’âme si complète qu’elle rend une conversation presque impossible. C’est pourquoi je fuis souvent la monotone compagnie des hommes, trop identiques à moi-même.
Certes, la Dame à la louve m’attirait. Et puis, dois-je le confesser ? cette chasteté contrainte des geôles flottantes exaspérait mes sens tumultueux. C’était une femme… Et ma cour, jusque-là respectueuse, devenait chaque jour plus pressante. J’accumulais les métaphores enflammées. Je développais élégamment d’éloquentes périodes.
Voyez jusqu’où allait la fourbe de cette femme ! Elle affectait, en m’écoutant, une distraction lunaire. On eût juré qu’elle s’intéressait uniquement au sillage d’écume, pareil à de la neige en fumée. (Les femmes ne sont point insensibles aux comparaisons poétiques.) Mais moi qui étudie depuis longtemps la psychologie sur le visage féminin, je compris que ses lourdes paupières baissées cachaient de vacillantes lueurs d’amour.
Un jour je payai d’audace, et voulus joindre le geste flatteur à la parole délicate, lorsqu’elle se tourna vers moi, d’un bond de louve.
« Allez-vous-en, » ordonna-t-elle avec une décision presque sauvage. Ses dents de fauve brillaient étrangement sous les lèvres au menaçant retroussis.
Je souris sans inquiétude. Il faut avoir beaucoup de patience avec les femmes, n’est-ce pas ? et ne jamais croire un seul mot de ce qu’elles vous disent. Quand elles vous ordonnent de partir, il faut demeurer. En vérité, messieurs, j’ai quelque honte à vous resservir des banalités aussi piètres.
Mon interlocutrice me considérait de ses larges prunelles jaunes.
« Vous ne m’avez pas devinée. Vous vous heurtez stupidement à mon invincible dédain. Je ne sais ni haïr ni aimer. Je n’ai jamais rencontré un être humain digne de ma haine. La haine, plus patiente et plus tenace que l’amour, veut un grand adversaire. »
Elle caressa la lourde tête de Helga, qui la contemplait avec de profonds yeux de femme.
« Quant à l’amour, je l’ignore aussi complètement que vous ignorez l’art, élémentaire chez nous autres Anglo-Saxons, de dissimuler la fatuité inhérente aux mâles. Si j’avais été homme, j’aurais peut-être aimé une femme. Car les femmes possèdent les qualités que j’estime : la loyauté dans la passion et l’oubli de soi dans la tendresse. Elles sont simples et sincères pour la plupart. Elles se prodiguent sans restriction et sans calcul. Leur patience est inlassable comme leur bonté. Elles savent pardonner. Elles savent attendre. Elles possèdent cette chasteté supérieure : la constance. »
Je ne manque point de finesse, et sais comprendre à demi-mot. Je souris avec intention devant cette explosion d’enthousiasme. Elle m’effleura d’un regard distrait qui me devina.
« Oh ! vous vous trompez étrangement. J’ai vu passer des femmes très généreuses d’esprit et de cœur. Mais je ne me suis jamais attachée à elles. Leur douceur même les éloignait de moi. Je n’avais point l’âme assez haute pour ne pas m’impatienter devant leur excès de candeur et de dévouement. »
Elle commençait à m’ennuyer avec ses dissertations prétentieuses. Prude et bas-bleu autant que chipie !… Mais elle était la seule femme à bord… Et puis elle n’arborait ces airs de supériorité qu’afin de rendre plus précieuse sa capitulation prochaine.
« Je n’ai d’affection que pour Helga. Et Helga le sait. Quant à vous, vous êtes sans doute un bon petit jeune homme, mais vous ne pouvez vous douter à quel point je vous méprise. »
Elle voulait, en irritant mon orgueil, exacerber mon désir. Elle y réussissait, la coquine ! J’étais rouge de colère et de convoitise.
« Les hommes qui s’empressent autour de femmes, n’importe lesquelles, sont pareils aux chiens qui flairent des chiennes. »
Elle me jeta un de ses longs regards jaunes.
« J’ai si longtemps respiré l’air des forêts, l’air vibrant de neige, je me suis si souvent mêlée aux Blancheurs vastes et désertes, que mon âme est un peu l’âme des louves fuyantes. »
À la fin, cette femme m’effrayait. Elle s’en aperçut, et changea de ton.
« J’ai l’amour de la netteté et de la fraîcheur, » continua-t-elle en un rire léger. « Or, la vulgarité des hommes m’éloigne ainsi qu’un relent d’ail, et leur malpropreté me rebute à l’égal des bouffées d’égouts. L’homme, » insista-t-elle, « n’est véritablement chez lui que dans une maison de tolérance. Il n’aime que les courtisanes. Car il retrouve en elles sa rapacité, son inintelligence sentimentale, sa cruauté stupide. Il ne vit que pour l’intérêt ou pour la débauche. Moralement, il m’écœure ; physiquement, il me répugne… J’ai vu des hommes embrasser des femmes sur la bouche en se livrant à des tripotages obscènes. Le spectacle d’un gorille n’aurait pas été plus repoussant. »
Elle s’arrêta une minute.
« Le plus austère législateur n’échappe que par miracle aux fâcheuses conséquences des promiscuités charnelles qui hasardèrent sa jeunesse. Je ne comprends pas que la femme la moins délicate puisse subir sans haut-le-cœur vos sales baisers. En vérité, mon mépris de vierge égale en dégoût les nausées de la courtisane. »
Décidément, pensai-je, elle exagère son rôle, pourtant très bien compris. Elle exagère.
(Si nous étions entre hommes, messieurs, je vous dirais que je n’ai pas toujours méprisé les maisons publiques et que j’ai même ramassé maintes fois, sur le trottoir, de piteuses grues. Cela n’empêche pas les Parisiennes d’être plus accommodantes que cette sainte nitouche. Je ne suis nullement fat, mais enfin il faut avoir la conscience de sa valeur.)
Et, jugeant que l’entretien avait assez duré, je quittai fort dignement la Dame à la Louve. Helga, sournoise, me suivit de son long regard jaune.
… Des nuées aussi lourdes que des tours se dressaient à l’horizon. Au-dessous d’elles, un peu de ciel glauque serpentait, comme une douve. J’avais la sensation d’être écrasé par des murailles de pierre…
Et le vent se levait…
Le mal de mer m’étreignit… Je vous demande pardon de ce détail peu élégant, mesdames… Je fus horriblement indisposé… Je m’endormis enfin vers minuit, plus lamentable que je ne saurais vous le dire.
Sur les deux heures du matin, je fus réveillé par un choc sinistre, suivi d’un broiement plus sinistre encore… Des ténèbres se dégageait une épouvante inexprimable. Je me rendis compte que le navire venait de toucher un écueil.
Pour la première fois de ma vie, je négligeai ma toilette. J’apparus sur le pont en un costume fort sommaire.
Une foule confuse d’hommes demi-nus s’y bousculait déjà… Ils détachaient en toute hâte les canots de sauvetage.
En voyant ces bras et ces jambes poilus et ces poitrines hirsutes, je ne pus m’empêcher de songer, non sans un sourire, à une phrase de la Dame à la Louve : « Le spectacle d’un gorille n’aurait pas été plus repoussant… »
Je ne sais pourquoi ce futile souvenir me railla, au milieu du commun danger.
Les vagues ressemblaient à de monstrueux volcans enveloppés de fumées blanches. Ou plutôt, non, elles ne ressemblaient à rien. Elles étaient elles-mêmes, magnifiques, terribles, mortelles… Le vent soufflait sur cette colère démesurée et l’exaspérait encore. Le sel mordait mes paupières. Je grelottais sous l’embrun, ainsi que sous une bruine. Et le fracas des flots abolissait en moi toute pensée.
La Dame à la Louve était là plus calme que jamais. Et moi, je défaillais de terreur. Je voyais la Mort dressée devant moi. Je la touchais presque. D’un geste hébété je tâtai mon front, où je sentais, affreusement saillants, les os du crâne. Le squelette en moi m’épouvantait. Je me mis à pleurer, stupidement…
Je serais une chair bleue et noire, plus gonflée qu’une outre rebondie. Les requins happeraient par-ci, par-là, un de mes membres disjoints. Et, lorsque je descendrais au fond des flots, des crabes grimperaient obliquement le long de ma pourriture et s’en repaîtraient avec gloutonnerie…
Le vent soufflait sur la mer…
Je revis le passé. Je me repentis de ma vie imbécile, de ma vie gâchée, de ma vie perdue. Je voulus me rappeler un bienfait accordé par distraction ou par mégarde. Avais-je été bon à quelque chose, utile à quelqu’un ? Et ma conscience obscure cria en moi, effroyable comme une muette qui aurait recouvré miraculeusement la parole :
« Non ! »
Le vent soufflait sur la mer…
Je me souvins vaguement des paroles saintes qui exhortaient au repentir et qui promettaient, à l’heure de l’agonie même, le salut du pêcheur contrit. Je tâchai de retrouver au fond de ma mémoire, plus épuisée qu’une coupe vide, quelques mots de prière… Et des pensées libidineuses vinrent me tourmenter, pareilles à de rouges diablotins. Je revis les lits souillés des compagnes de hasard. J’entendis de nouveau leurs appels stupidement obscènes. J’évoquai les étreintes sans amour. L’horreur du Plaisir m’accabla…
Devant l’effroi de l’Immensité Mystérieuse, il ne survivait plus en moi que l’instinct du rut, aussi puissant chez quelques-uns que l’instinct de la conservation. C’était la Vie, la laideur et la grossièreté de la Vie, qui bramaient en moi une protestation féroce contre l’Anéantissement…
Le vent soufflait sur la mer…
On a de drôles d’idées à ces moments-là, tout de même… Moi, un très honnête garçon, en somme, estimé de tout le monde, excepté de quelques jaloux, aimé même de quelques-unes, me reprocher aussi amèrement une existence qui ne fut ni pire ni meilleure que celle de tout le monde !… Je dus avoir une passagère folie. Nous étions tous un peu fous, du reste…
La Dame à la Louve, très calme, regardait les flots blancs… Oh ! plus blancs que la neige au crépuscule ! Et, assise sur son derrière, Helga hurlait comme une chienne. Elle hurlait lamentablement, comme une chienne à la lune… Elle comprenait
Je ne sais pourquoi ces hurlements me glacèrent plus encore que le bruit du vent et des flots… Elle hurlait à la mort, cette sacrée louve du diable ! Je voulus l’assommer pour la faire taire, et je cherchai une planche, un espar, une barre de fer, quelque chose enfin pour l’abattre sur le pont… Je ne trouvai rien…
Le canot de sauvetage était enfin prêt à partir. Des hommes bondirent furieusement vers le salut. Seule, la Dame à la Louve ne bougea point.
« Embarquez-vous donc, » lui criai-je en m’installant à mon tour.
Elle s’approcha sans hâte, suivie de Helga.
« Mademoiselle, » intervint le lieutenant qui nous commandait tant bien que mal, « nous ne pouvons prendre cette bête avec nous. Il n’y a de places ici que pour les gens.
— Alors, je reste, » dit-elle avec un recul…
Des affolés se précipitaient, poussant des cris incohérents. Nous dûmes la laisser s’éloigner.
Quant à moi, je ne pouvais véritablement pas m’embarrasser d’une semblable péronnelle. Et puis elle avait été si insolente à mon égard ! Vous comprenez cela, n’est-ce pas, messieurs ? Vous n’auriez pas agi autrement que moi.
Enfin, j’étais sauvé, ou à peu près. L’aurore s’était levée, et quelle aurore, mon Dieu ! C’était un grelottement de lumière transie, une stupeur grise, un grouillement d’êtres et de choses larvaires dans un crépuscule de limbes…
Et nous vîmes bleuir la terre lointaine…
Oh ! la joie et le réconfort d’apercevoir le sol accueillant et sûr !… Depuis cette horrible expérience, je n’ai fait qu’un seul voyage sur mer, pour revenir ici. On ne m’y reprendra plus, allez !
Je dois être très peu égoïste, mesdames. Au milieu de l’incertitude indicible où je me débattais, et quoique à grand’peine échappé à la Destruction, j’eus encore le courage de m’intéresser au sort de mes compagnons d’infortune. Le second canot avait été submergé par l’assaut frénétique d’un trop grand nombre de déments. Avec horreur je le vis sombrer… La Dame à la Louve s’était réfugiée sur un mât brisé, épave flottante, ainsi que la bête soumise… J’eus la certitude que, si les forces et l’endurance de cette femme ne la trahissaient point, elle pourrait être sauvée. Je le souhaitai de tout mon cœur… Mais le froid, la lenteur et la fragilité de cette embarcation improvisée, sans voiles et sans gouvernail, la fatigue, la faiblesse féminine !
… Elles étaient à une courte distance de la terre, lorsque la Dame, épuisée, se tourna vers Helga, comme pour lui dire : « Je suis à bout… »
Et voici que se passa une chose douloureuse et solennelle. La louve, qui avait compris, prolongea vers la terre proche et inaccessible son hurlement de désespoir… Puis, se dressant, elle posa ses deux pattes de devant sur les épaules de sa maîtresse, qui la prit entre ses bras… Toutes deux s’abîmèrent dans les flots…